L’utilité des émotions négatives

Ce que tu évites persiste, ce que tu fuis te poursuit, ce que tu affrontes s’estompe, ce à quoi tu fais face s’efface

La volonté de suppression des émotions négatives

Les émotions fondamentales comme la peur, la tristesse, la colère ou la joie peuvent être définies comme des réactions soudaines et limitées à un temps assez court à des événements ou pensées, si un état émotionnel se prolonge, nous parlerons plutôt d’humeur. Elles se manifestent par des réactions physiologiques bien distinctes, et ont chacune une expression faciale universelle chez tous les humains.

La colère, la tristesse, la honte, la peur sont des émotions que la plupart d’entre nous désignons comme « négatives ». Certaines patients aimeraient même pouvoir s’en débarrasser, et consultent un psychologue ou un psychiatre parfois en formulant cette demande de suppression des émotions négatives pour laisser place aux émotions dites « positives » comme la joie, la bonne humeur, le bonheur ou même l’amour. Il est humain, surtout lorsque l’on est en grande souffrance émotionnelle, d’espérer voir disparaître ses émotions négatives, et de penser qu’une méthode nous le permettra. Pourtant l’évitement systématique des émotions désagréables, ne donne pas accès au ciel bleu d’une vie sans obstacle, ni d’ailleurs à la disparition de la souffrance.

Si les choses étaient si simple, les drogues, les anxiolytiques à fortes doses, ou d’autres psychotropes qui atténuent voire suppriment les émotions désagréables, auraient déjà réglé tous les problèmes de souffrances psychologiques que chacun peut rencontrer. Ce qui se produit au contraire c’est un retour systématique des souffrances après l’effet de ces médicaments, parfois entraînant même le développement d’une dépendance, combinant la baisse de l’effet du médicament (effet de tolérance) et la résurgence des émotions négatives (effet rebond). Ces effets sont bien connus des médecins généralistes qui limitent les prescriptions d’anxiolytiques à des périodes restreintes afin de prévenir une dépendance.

L’évitement émotionnel dans les troubles psychologiques
Les mêmes phénomènes de tolérance et de rebond se produisent lors d’une addiction à une substance (alcool, cannabis, héroïne, etc.) entraînant une augmentation progressive des doses pour répondre à une diminution des effets. Et plus largement encore, dans d’autres troubles psychologiques, c’est un comportement qui a pour fonction de supprimer à court terme une émotion jugée insupportable. Dans les phobies sociales par exemple l’évitement d’une situation sociale a pour fonction de supprimer l’anxiété. Dans les TOC la compulsion a pour fonction de supprimer rapidement l’émotion désagréable. Là aussi le comportement d’évitement subit le même sort que les substances qui réduisent ou suppriment les émotions « négatives », l’évitement en effet ne parvient à réduire l’émotion qu’à court terme, et progressivement celle ci réapparaît amenant à reproduire l’évitement de façon compulsive dans des occasions de plus en plus fréquentes, à l’occasion de n’importe quelle situation sociale dans certaines phobie sociale, ou à l’occasion de la moindre pensée obsédante dans le cadre des TOC.

Ces observations cliniques nous ont amené à comprendre que dans de nombreux troubles psychologiques, la décision plus ou moins consciente d’éviter les émotions jugées négatives de façon systématique, figure parmi les causes principales de l’apparition, du maintien ou de l’aggravation de nombreux troubles psychologiques comme les troubles anxieux (phobies simples, phobies sociales, TOC, etc), les addictions (dépendance à l’alcool, aux anxiolytiques, à la nicotine, etc.) ou encore dans les troubles du comportement alimentaire (anorexie et boulimie). On peut alors raisonnablement se demander si ces troubles n’apparaissent pas pour conserver la présence indispensable de tout le panel des émotions, car chacune, même « négative », est utile au fonctionnement humain.

L’appréhension des émotions négatives en psychothérapie
Certaines formes de psychothérapies s’attachent à aider les patients à prendre conscience de ces évitements émotionnels qui déclenchent, entretiennent et intensifient leur trouble psychologique. Les thérapies comportementales et cognitives proposent très souvent des expositions graduelles aux situations problèmes dont l’évitement est devenu l’un des motifs de la consultation. Dans les thérapies de méditation de pleine conscience (« mindfulness »), le patient est invité à apprendre à s’exposer à son vécu sensoriel présent, ce qui peut l’amener progressivement à laisser venir l’émotion, plutôt que la fuir. Les psychothérapies doivent aussi permettre au patient de distinguer les contextes où l’évitement est un réel problème et ceux où ils restent la solution adaptative la plus raisonnable. En effet les évitements de situations enrichissantes et qui répondent à nos valeurs peuvent devenir un vrai problème à l’épanouissement, alors que l’évitement reste la bonne option pour les situations dangereuses, qui ne sont ni épanouissantes, ni enrichissantes.

Il ne s’agit pas non plus de supprimer définitivement l’évitement de nos choix comportementaux, si le problème réside dans l’évitement systématique des émotions négatives, la solution n’est pas dans l’exposition systématique. Il s’agit surtout de réduire les évitements inadaptés, et qui comme nous l’avons montré sont à l’origine de l’apparition et du maintien d’un trouble psychologique. L’émotion, comme l’avance l’approche évolutionniste, est une faculté d’adaptation à l’environnement, ainsi toute approche qui tente de systématiser l’attitude qu’il convient d’avoir face aux émotions, et qui ne tient pas compte du contexte, est vouée à l’échec. La peur, dans certains cas, est adaptée à la situation, et si votre maison prend feu, l’évitement est alors salutaire. Dans d’autres cas, l’anxiété est excessive par rapport à la situation, par exemple une peur intense devant un insecte inoffensif. L’évitement peut alors entretenir et accentuer cette peur qui peut devenir handicapante (certains patients phobiques des insectes décident de ne plus passer de vacances à la campagne).

Joffrey Romon – Psychologue – Toulouse