La tyrannie du bonheur absolu

Faire vivre nos valeurs plutôt que
chercher le bonheur à tout prix

 

Avec cette profusion d’articles sur le bonheur, de livres de développement personnel, et de nouvelles méthodes censées nous débarrasser de toutes nos émotions désagréables, nous pourrions nous trouver un peu perdu et culpabiliser de ne pas nous sentir toujours parfaitement heureux, ou de nous trouver parfois dans un état neutre, passable voire franchement triste ou anxieux.

Cette tendance actuelle pourrait même avoir un effet contreproductif en nous faisant nous sentir d’autant plus inquiet et mal de ne pas nous sentir toujours parfaitement heureux. Pourtant les psychothérapies qui se développent actuellement n’ont plus exactement les mêmes objectifs. La recherche clinique en psychothérapie et en psychologie produit un nombre croissant de données qui tendent vers une vision bien plus nuancée du bien-être psychologique. En effet les dernières formes de psychothérapies, comme l’ACT (thérapie d’acceptation et d’engagement), ou les thérapies basées sur la méditation de pleine conscience (mindfulness), privilégient de plus en plus la capacité à réaliser des projets qui correspondent à nos valeurs, et ceci tout en intégrant l’idée que ces réalisations quotidiennes ne peuvent pas se faire sans émotions négatives.

L’objectif de ces thérapies de nouvelle génération n’est plus tant de supprimer la peur, la colère, la honte ou la tristesse que d’apprendre à les gérer pour parvenir, malgré leur existence en nous, à mener une vie enrichissante. Il s’agit plus de s’épanouir dans des projets qui nous correspondent et au sein desquelles nos valeurs personnelles tiennent une place importante. Dans cette optique, la volonté de supprimer de manière un peu simpliste les émotions désagréables de notre quotidien aurait l’effet pervers de nous détourner d’un certain nombre de réalisations. Des projets qui pourtant nous tiennent à cœur et seraient enrichissants, mais seraient abandonnés parce qu’ils comportent des obstacles, des difficultés qui impliquent son lot d’émotions négatives : la tristesse que les choses ne soient pas si simples à réaliser, la peur d’échouer ou d’être confronté à des obstacles, la frustration de ne pas réussir immédiatement, la déception de n’avoir un résultat qu’en demi teinte, ou encore la honte de s’exposer aux critiques.

Les nouvelles psychothérapies insistent donc de plus en plus sur le constat que les personnes qui ont acquis un épanouissement dans leur vie ne sont pas celles qui ont pris la décision de ne plus souffrir, mais plutôt celles qui ont décider d’accepter le lot de difficultés émotionnelles qu’implique une vie enrichissante.

Ces personnes, qu’on croise parfois avec envie pour leur force psychologique et pour leur réussite sont parfois heureuses, sans doute plus souvent même que la moyenne, mais elles sont davantage focalisées sur leurs valeurs personnelles que sur leur bonheur. Si elles évoquent le bonheur, elles nous rappelleront qu’il n’est pas constant, et que leur parcours n’a pas été arpenté dans un état permanent de bien-être. Elles nous rappelleront les moments difficiles qu’il leur a fallu affronter pour réussir, et bien souvent leur discours s’orientera vers les valeurs qui sont les leurs et qui les ont motivés à persévérer malgré les obstacles.

En psychothérapie, il n’est pas rare qu’un patient vienne à nous en formulant une demande d’évitement, sans formuler de demande « positive ». Autrement dit les patients peuvent avoir tendance, surtout lorsqu’ils sont en grande souffrance psychologique, à demander une suppression des émotions négatives, sans évoquer ce vers quoi ils aimeraient tendre dans leur vie, ce qui ferait intervenir justement des valeurs. Pourtant la recherche clinique montre aujourd’hui comment l’évitement perpétuel des émotions négatives, sans poser d’objectifs, ni de valeurs, confine l’individu dans une lutte perpétuelle qui prend la forme d’un cercle vicieux. Ainsi la question des valeurs, de ce vers quoi le patient aimerait tendre ne se pose plus tellement, son seul objectif devient de ne plus se sentir mal, ce qui appauvrit considérablement sa perspective et le maintien dans l’évitement et la lutte, lui faisant oublier ce vers quoi il veut s’approcher dans sa vie. Plus simplement, quand on se focalise sur ce qu’on évite, on oublie ce vers quoi on souhaite se diriger. Il est donc fondamentale d’interroger les valeurs que le patient souhaite défendre par des actions engagées dans sa vie quotidienne, et plus largement dans la société. Souhaite-t-il défendre, ou faire vivre la bienveillance, la tradition, ou encore l’écologie ? Par quelles actions concrètes pourrait-il aller dans le sens de ses valeurs ? L’application des valeurs par des actions engagées peut être envisagée comme la construction d’un édifice, et nous pouvons appréhender les émotions mais aussi les pensées comme la météo du lieu où est construit cet édifice. Pour parvenir à construire cet édifice, il importe d’être en mesure de supporter la météo changeante sans forcément abandonner les jours d’intempéries.

Joffrey Romon – Psychologue – Toulouse